Vous avez dit "jeunes pousses" ?
Dossier de la semaine du 1 au 7 mai 2000 par Jean Lançon

es start-ups et leurs �poustouflantes lev�es de fonds, quand il n'est pas carr�ment question de rachats � prix sur�valu�s, d�fraient la chronique et, si elles permettent � certains apprentis sorciers de r�ver dans l'euphorie et de baigner dans l'admiration, n'en laissent pas moins d'autres professionnels bien plus perplexes: la non-rentabilit� d'une start-up deviendrait-elle la nouvelle unit� de mesure de la r�ussite online? Bon alors, ces Euro, on les mise dans quoi ?

Portrait-robot d'un jeune dirigeant

C'est vers la fin de l'ann�e 1995 que le Web a commenc� � bien d�marrer dans l'Hexagone. A cette �poque, les sites de la plupart des grands m�dias (exception faite du Monde et de Lib�ration) �taient encore � l'�tat embryonnaire, voire � l'�tat de vague projet. Il n'�tait encore pas rare, en ces temps, de payer 100 � 200 FF par mois, parfois plus, pour finalement trouver sur la Toile un tissu d'informations assez pauvre, du moins en ce qui concerne la francophonie.

C'est sensiblement vers la m�me �poque que sont n�es des initiatives ind�pendantes, telles que Page France, Nomade, et pardon aux centaines d'autres que je n'ai pas ici la place de citer. A l'origine de ces initiatives, de jeunes fous cherchaient � combler des manques, des frustrations qu'ils avaient "subies" sur le Net : comment �tre bien inform� de ce qui se passe en France quand on est expatri� ? (Page France). Comment surfer plus vite et moins cher sur le R�seau ? (Webfaster). Quelle est la meilleure carte-m�re pour mon prochain PC ? (Hardware-Fr). etc. Des informations qu'il n'�tait pas toujours facile de trouver dans le "monde r�el", ou bien qu'il serait bien plus pratique de d�nicher online.

Ces sites ont fid�lis� de nombreux internautes, toujours plus nombreux tant par le bouche � oreille que par l'arriv�e exponentielle des Fran�ais sur le Net. Mais aussi, dans bien des cas, par une approche "communautaire" qui peu � peu a tent� de se dessiner avec plus ou moins de succ�s (e-mail gratuit, forums de discussion, rubriques th�matiques, etc.).

Les yuppies � l'assaut du Net

Aujourd'hui, certains de ces sites sont aux mains de grands groupes, qui les ont acquis pour des sommes parfois estim�es � plusieurs centaines de millions de francs. On parle bien ici d'estimation, car le top du chic aujourd'hui consiste � laisser planer le myst�re le plus total quant au montant des transactions (alors qu'un an plus t�t on �tait fier d'annoncer que tel site s'�tait vendu 50 millions de francs).

Ce qu'il y a de plus formidable dans tout cela, c'est que certaines de ces soci�t�s se cherchaient encore au moment de leur cession, n'arrivaient pas toujours � se caser dans un cr�neau qui constituerait leur r�elle identit�, ne repr�sentaient donc pas, a priori, un point de ralliement pour quelque communaut� que ce soit, et surtout avaient de gros probl�mes de rentabilit�.

Car il ne faut surtout pas perdre de vue que la plupart de ces sites, vivant essentiellement de recettes publicitaires et/ou de programmes d'affiliation, s'assuraient tout juste de quoi garder la t�te un peu au-dessus de la ligne de flottaison, et que, grosso modo, leurs frais de fonctionnement �quivalaient sensiblement leur chiffre d'affaires.

On s'�tonnera donc que des professionnels de la finance, charg�s d'�valuer la viabilit� d'une entreprise en vue de son �ventuel rachat, acqui�rent parfois des soci�t�s pour vingt fois plus cher que ce qu'elles se c�d�raient dans un contexte d'entreprises "normales", r�alisant un chiffre d'affaires "normal" et des r�sultats "normaux", le tout dans le cadre "normal" d'une cession de fonds de commerce. Et surtout en sachant que la plupart de ces entreprises... ne vendent rien.

On comprendra ais�ment qu'un capital-risqueur investisse dans une soci�t� telle Musicbox comme ce fut le cas r�cemment : il y a de la marchandise � vendre, et le chiffre d'affaires peut (et devrait) �voluer rapidement. On supposera qu'en raison de son audience tr�s �lev�e et de son axe tr�s orient� "culture Frenchy", Nomade soit un peu plus rentable, via la publicit�, que la moyenne des sites r�cemment rachet�s. Mais il reste difficilement compr�hensible que des investisseurs misent des sommes colossales sur de fra�ches start-ups au futur financier incertain. Certes, d'autres int�r�ts sont � consid�rer (voir l'article intitul� "Valeur d'un site"), mais il y a fort � parier qu'un effet de boomerang guette au tournant une certaine cat�gorie d'investisseurs.

Bien s�r, d'ici quelques ann�es, 70% des internautes effectueront probablement 70% de leurs achats courants dans le cyberespace. Bien s�r, les grands sites marchands auront certainement tendance, dans les mois et ann�es � venir, � se regrouper sous l'�gide d'une petite poign�e d'investisseurs (cf. le rachat r�cent, par France T�l�com, d'Alapage et de Marcopoly). Mais est-ce que cela justifie pour autant d'investir si peu dans des start-ups r�ellement marchandes et fonctionnant sur un sch�ma �conomique coh�rent, et autant dans des soci�t�s qui, une fois vendues et une fois leurs fondateurs partis explorer d'autres horizons, auront perdu la quasi-totalit� de leur esprit, de leur charisme... et sans doute de leur audience ?

Jean Lan�on,
http://www.jeanlancon.com

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